Samedi 28 janvier 2012


Dans les années soixante dix, en cours de géographie, je me souviens que l’espérance de vie moyenne des français était de 74 ans pour les femmes et de 69 ans pour les hommes. Aujourd’hui où l’on vit jusqu’à cent ans, une femme de 74 ans est considérée comme encore jeune.

On dit souvent que Louis XIV était  adulte à 13 ans, à une époque où l’on mourait jeune. Si on avait dit à ce roi que trois siècles plus tard, on serait obligé d’inventer des concepts tels que l’adolescence et le troisième âge, il aurait peut-être ri.

On imagine que si, à l’époque sophistiquée du château de Versailles, mourir à 50 ans n’était pas un événement, au Moyen Age, quand il y avait plus de chapelles que de salles de bains, c’était un exploit !

Et si on remonte plus loin encore, à une ère où la médecine ne connaissait que l’huile, le vin et quelques onguents pour soigner cancers et infarctus, si on arrive à Nazareth, dans cet endroit perdu dont on ne sait pas grand chose, on rencontre Jésus, le Fils de Dieu.

Il sait depuis toujours, et en tout cas il nous l’a dit dès l’âge de douze ans quand il est resté seul au Temple, qu’il est le Messie, qu’il a une mission à accomplir, qu’il est venu sauver le monde et apporter aux Hommes l’Amour, la Paix, la Joie…

Devant l’ampleur de la tâche, se précipite-t-il ? A dix huit ans, jeune homme plein de fougue et de nobles ambitions, quitte-t-il le foyer parental pour annoncer la bonne nouvelle ?

Non, il attend.

Bien sagement. Il attend longtemps, très longtemps, une petite éternité. Il attend trente ans ! Trente ans sans rien dire, sans laisser rien transparaître.

Il attend avec patience, dans le calme et le silence.

Il laisse mûrir sa mission en lui.

Dans l’époque hystérique et pressée dans laquelle nous baignons, où nous croyons maîtriser le temps, l’âge, la vie, quel exemple de sagesse !

Même quand je fais l’effort de m’isoler en silence pour prier, je suis encore pressé ! Je veux une prière efficace, rapide, qui ne prenne pas trop de temps, qui ne perturbe pas mon agenda chargé. Et tandis que les idées se bousculent dans mon esprit avide de résultats, j’oublie l’essentiel : savoir attendre.

Seulement quand je renonce à mon agenda personnel, la prière, fleur timide et parfumée, pousse sur mon tas de fumier personnel.

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Samedi 21 janvier 2012


Un homme vient me trouver pour me raconter comment il a retrouvé le chemin de la foi en rencontrant Joseph, le bon Joseph, le père de Jésus, le saint homme.

En écoutant ce pélerin témoigner de sa rencontre personnelle avec Joseph, ce Joseph qui lui a parlé, j’éprouve soudain une émotion, dont la saveur m’est familière ; il s’agit d’une émotion de père de famille. Une émotion où se mêlent des flots de tendresse, de fiertés, de peurs vaincues et de peurs à venir aussi.

Ce témoin me fait le cadeau de sa rencontre, il me présente son ami, il me permet de connaître à mon tour Joseph.

Que savais-je de lui ? Pas grand chose. C’était un homme réservé, obéissant, fidèle.

On le voit se plier aux demandes du Seigneur :  il accepte l’incroyable et ne répudie pas sa femme. Plus tard il quitte son petit confort pour aller émigrer en Egypte. Il attend là-bas. Puis il repart, et accepte d’aller vivre à Nazareth.

Puis plus rien.

Si, il ne réagit pas quand Jésus, très jeune, coupe le cordon d’avec ses parents au Temple. On le voit encaisser sans sourciller l’allusion du jeune Jésus à son autre père, le vrai. Joseph ne dit rien.

Joseph ne dira plus rien. Je ne sais plus rien de lui.

Mais aujourd’hui, grâce à ce frère venu me trouver, je devine les contours de cet homme, de cet homme prodigieux d’humilité, de force, d’efficacité.

Joseph a… élevé Jésus pendant trente ans. Rien que ça, c’est inouï. Joseph a élevé Dieu. Quelle marque de confiance Dieu lui a faite !

Joseph est l’essence même du père de famille. Tout d’abord parce qu’il est un père adoptif, comme nous le sommes tous, nous les pères qui n’avons pas choisi l’enfant à naître, ne l’avons pas porté dans notre ventre, nous qui lui offrons avec pudeur tout ce que nous pouvons, nous qui ne parvenons pas toujours à lui donner ce dont il a besoin, nous qui le regardons grandir à son insu, le regard mouillé ou amusé, en attendant avec crainte et envie le jour où il nous quittera pour toujours. Alors, ce jour venu, nous saurons peut-être avoir accompli notre mission de père.

Joseph est extraordinaire.

Il est extraordinaire par sa douceur, son silence, sa bonté, son grand courage.

Comme j’aimerais un jour avoir été un père comme celui-là !

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Samedi 14 janvier 2012


Faut-il parler de sa foi ? Et comment le faire ?

C’est une question cruciale pour beaucoup de chrétiens. Une question qui suscite parfois un lourd sentiment de culpabilité ; j’ai rencontré de nombreux catholiques qui se sentent coupables de  se sentir incapables… d’évangéliser. Il plane sur eux comme un fantasme, l’idée que s’ils ne proclament pas leur foi à tout va, sur la place publique, ils ne seront jamais de bons chrétiens. Or ils ont beau avoir la foi, ils se sentent timides, perdus, tremblants quand il s’agit d’en parler aux autres, surtout si ces autres semblent  hostiles. Ces braves chrétiens sont comme les apôtres après la mort de Jésus, et avant la Pentecôte : enfermés en eux-mêmes, sans confiance en eux, la bouche cousue par la peur.

On ne peut parler, je crois, que si on a quelque chose à dire. Témoigner de sa foi, c’est à dire de sa relation personnelle, joyeuse, sereine, constructive, régénérante, heureuse avec Dieu, doit être avant tout un plaisir. Quand je fais la rencontre d’une personne extraordinaire, d’un nouvel ami que je me mets à aimer, je n’ai qu’une envie : non seulement le présenter à ceux que j’aime, mais être le premier à le faire. « Tu te souviens ? C’est moi qui vous l’ai présenté… »  Proclamer, affirmer, annoncer, évangéliser (autant de mots impressionnants qui font peur), c’est tout simplement se faire plaisir en disant une bonne nouvelle toute simple.

Pour ma part, Jésus est entré dans ma vie et  je n’en reviens toujours pas, j’étouffe de gratitude et j’ai envie de le présenter à tous ceux qui cherchent. Ca ne me demande aucun courage, aucune abnégation, aucune qualité particulière ; j’en ai envie, ça me fait plaisir.

Mais ce n’est pas pour autant que tous les croyants doivent se mettre à parler. Je crois que chacun peut témoigner de sa foi de façon différente. Certains prêtres décident de vivre au plus près des Hommes, dans des HLM par exemple. D’autres s’enferment à vie dans un monastère, s’isolent et prient. Chacun selon son talent, ses qualités, son inspiration.

C’est pourquoi il y a mille façons de montrer sa foi sans forcément en parler. Etre là, tout simplement, adresser un bon sourire, faire un petit geste qui aide, donner de son temps aux autres, en secret. Prier aussi, prier pour les autres, prier pour soi, pour avoir toujours la foi. On peut faire de grandes choses en priant, on peut accomplir des prodiges en silence, sans jamais déclarer sa foi.

Parfois, il vaut mieux donner envie que donner des leçons.

Saint François d’Assise disait : « Annoncez l’Evangile en tout temps, si nécéssaire utilisez des mots! »

Bon courage !

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Samedi 7 janvier 2012


Il ne s’est rien passé de notable, d’extraordinaire, d’extravagant. Vu de l’extérieur, rien n’a changé. Je suis toujours le même.

Mais plus rien n’est pareil.

Il y a maintenant et avant.

J’ai rencontré un ami. Ce n’est rien d’exceptionnel, un ami. On se rencontre par hasard, on se lie peu à peu, sans même s’en rendre compte. On fait des choses ensemble, de plus en plus. On pense l’un à l’autre, on se raconte des choses intimes.

Les jours passent en silence, dans le bruit de la vie. L’ami est désormais dans le tableau de cette vie. Cette vie qui a donc changé, qui ne sera plus jamais la même, car désormais il y a cet ami. Il y avait le temps d’avant, celui sans l’ami. Ce n’était pas un temps malheureux. Mais maintenant que j’ai mon ami, je peux mesurer comme il manquait avant.

Et puis il y a maintenant, avec l’ami. C’est cela qui m’intéresse. Le reste c’est du passé, ça n’exispe plus.

Avec mon ami, le monde a changé, tout est différent, nouveau. Tout a une saveur particulière, nouvelle, singulière, délicieuse.

On ne peut plus revenir en arrière, quand bien même on le voudrait.

Je me couche et avant de sombrer dans le sommeil je pense à lui. Je souris dans l’obscurité, je souris en silence, en cachette, tout seul dans le noir, pour moi tout seul.

Je me réveille et la première chose que je fais est de me réjouir de l’avoir dans ma vie.

Toute la journée, j’ai des bouffées de gratitude en pensant à mon ami, à ce frère, ce confident.

Toute la journée je pense à lui et suis joyeux.

Je pense à lui et je l’admire et je suis fier de l’avoir dans ma vie, de l’avoir rencontré, de l’avoir séduit, de m’être laissé séduire.

Je lui parle, je l’écoute.

Je le partage avec joie avec tous ceux qui le connaissent et qui l’aiment. Je suis heureux qu’on l’aime.

Je l’aime chaque jour un peu plus et je m’étouffe parfois de l’aimer autant.

Je parle de lui, très souvent.

Je le regarde, il me regarde.

Avec lui je n’ai plus peur de rien. 

Il me donne cette sensation extraordinaire et normale d’exister.

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Samedi 31 décembre 2011


Je n’y pensais plus, quand le jour est arrivé.

Plusieurs semaines auparavant, une responsable de l’Arche m’avait contacté en me suggérant de rencontrer Jean Vanier. « Votre façon de parler de Jésus lui plaira… » avait-elle ajouté.

Je n’avais pas osé lui avouer mon ignorance : je ne savais ni ce qu’était l’Arche, ni qui était ce Jean Vanier. Mais j’avais accepté le principe d’une rencontre. Quand il s’agit de Jésus, je ne m’inquiète pas trop.

La veille du rendez vous, j’ai cherché sur Google et glané quelques informations rudimentaires sur cette belle association qui permet aux handicapés mentaux de vivre une vraie vie paisible.

Je suis parti en voiture pour Trosly, un petit village paumé à une heure de Paris, en remerciant l’existence de mon GPS et en me demandant de quoi nous allions parler avec ce vénérable inconnu.

Après m’être perdu un peu, j’ai fini par trouver une maisonnette dans le village. J’ai frappé à la porte.

Qu’était-je venu faire dans cette galère ?

Un très grand et beau vieillard m’a ouvert la porte. On aurait dit un acteur américain à la retraite, un Gregory Peck ou un John Stewart vieilli mais toujours beau.

« C’est vous, le monsieur que j’attends ? » m’a-t-il demandé. Je suis entré dans sa demeure. Il m’a fait un café de fortune et nous nous sommes assis l’un en face de l’autre dans un petit salon.

Comme toujours, j’ai préféré être franc : « Je ne sais pas pourquoi on se voit, pour vous dire la vérité… » Il a ri franchement : « Moi non plus, je ne sais pas qui vous êtes… Heureusement, la vie nous réserve encore quelques surprises! »

Il a commencé à me raconter sa vie, comment a treize ans il a rompu le cordon ombilical avec son père en lui annonçant qu’il souhaitait s’engager dans la Marine et comment son père lui a dit qu’il réprouvait ce choix mais qu’il lui faisait avant tout confiance. Puis comment, à Harlem, des années plus tard, il avait ressenti un appel vers les plus pauvres. « Etre chrétien, c’est vivre avec les pauvres » me dit-il. Puis sa découverte des handicapés mentaux, plus que maltraités dans les institutions, et son choix presque naturel de les accueillir chez lui…

Je lui raconte à mon tour qui je suis, ma rencontre avec Jésus. Devant le regard clair et ému de Jean, je suis ému à mon tour. Plusieurs fois ma voix s’étrangle. Il me sourit en silence, m’encourageant à poursuivre.

Nous parlons ainsi presque deux heures.

Quand je repars, j’ai la certitude d’avoir rencontré Jésus une fois encore, comme les disciples d’Emmaüs.

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Samedi 24 décembre 2011


Une journaliste m’appelle car elle fait un sujet sur le retour à la mode de Dieu. Je lui dis que je ne vois pas de phénomène de mode particulier en ce moment et pour une raison simple : les époques passent, mais l’Homme ne change jamais. Il promène sa carcasse du mieux qu’il peut sur cette Terre en cherchant à être aimé. Et tant qu’il n’a pas trouvé son dialogue personnel avec Dieu, il est affamé.

Mère Teresa dit : Les gens ont faim de Dieu. Les gens sont avides d’amour. En avons-nous conscience ? Le savons-nous ? Le voyons-nous ? Avons-nous des yeux pour le voir ? Si souvent, notre regard se promène sans se poser. Comme si nous ne faisions que traverser le monde. Nous devons ouvrir nos yeux, et voir.

Je ne vois que ça, partout où je vais. Ce besoin immense d’être aimé.

Et c’est pour ça que je témoigne, sans relâche, pour dire ce que je vois.

Mère Teresa ajoute : Efforce-toi de mettre la louange en pratique dans ta vie. Tu verras alors la transformation de ton existence, de ta famille, de ta paroisse et de tout ton voisinage. L’Eglise est chacun de nous – toi et moi. « Je t’ai appelé par ton nom, a dit Jésus. » Si tu aimes le Christ, il te sera aisé d’appartenir pleinement à Jésus et de communiquer Jésus à quiconque tu renccontreras…

Souvent, dans les moments difficiles de ma journée je me dis que personne ne pourra jamais me séparer de Jésus, de Marie, de leur amour pour moi. Personne ne pourra m’empêcher de les aimer.

Cette pensée me remplit de joie.

Joyeux Noël à tous.

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Samedi 17 décembre 2011


Jeudi soir, premier dîner des parrains. J’ai demandé, il y a plusieurs semaines, à six de mes amis, de devenir chacun le parrain d’une personne SDF. Ils ne s’engagent pas à lui trouver du travail, mais juste à être un ami, une présence, un confident qu’on peut appeler. Car ces  »filleuls » souffrent avant tout de solitude. Certains de mes amis, à qui j’ai demandé, ne se sentaient pas prêts à accepter une telle mission.

Mais ces six-là  ont tous accepté tout de suite, avec gratitude et envie.

Je m’eclipse d’une réunion à la télévision pour aller retrouver les parrains, avant que les filleuls arrivent. Dans la voiture, je sens le trac monter et me serrer la gorge. Comment ai-je pu embarquer ces amis dans une telle aventure ? Et si ça tournait mal ? Vont-ils me lâcher ? M’en vouloir ? Et si ça se passe mal entre les parrains et les filleuls ? En approchant du lieu de dîner, je me dis que j’ai été inconscient, que j’ai agi trop vite, une fois de plus…

Mais les filleuls sont tous là, fidèles au poste. Ca me réchauffe le coeur de les voir qui m’attendent, le sourire au lèvres, comme si j’étais le seul à avoir le trac. Elisabeth, qui dirige cette aventure, leur explique leur mission. Je les regarde écouter attentivement, poser des questions directes, montrer leurs inquiétudes légitimes. Ils sont déjà au boulot.

Arrivent peu à peu les filleuls.

Tout le monde se dit bonjour timidement.

Puis la magie s’opère, les couples parrain-filleul se constituent, les conversations vont bon train, comme si on se connaissait depuis toujours. Ca rigole, ça discute…

Je contemple la scène avec soulagement, avec joie, avec cette émotion limpide que nous donne en cadeau le Seigneur.

Je me couche ce soir-là et ne trouve pas tout de suite le sommeil, encore tout émerveillé du cadeau que je viens de recevoir.

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Samedi 10 décembre 2011


En souriant, un prêtre me parle de l’expérience que j’ai vécue et racontée dans mon livre : cette catéchèse improbable, dans un lieu sinistre, avec des gens qui me paraissaient horribles. « Comme je me suis reconnu dans cette description ! Moi, on m’a envoyé deux semaines à Lourdes à dix huit ans et dans mon groupe, il n’y avait que des vieux. Et j’avais le cafard ! Et je me demandais bien ce que je foutais là… » Il rigole aujourd’hui à ce souvenir. Nous sommes au petit matin, dans une cour d’école, où je m’apprête à témoigner devant une centaine d’élèves. Il me sourit et ajoute : « C’est fou comme le Seigneur nous impose des expériences de petite mort… »

Je comprends très bien ce qu’il dit. Cette expérience de petite mort, je la vis au moment même où il me parle : j’ai le trac, la gorge sèche et je me demande bien ce que je fous là, dans cette école inconnue, avec ce prêtre certes sympathique, mais qui dans cinq minutes va me lâcher, micro à la main, devant une horde de jeunes au mieux distraits, au pire chahuteurs…

Je lui réponds sans réfléchir que pour parler à Dieu, nous devons immanquablement passer par cette  « formalité » désagréable : traverser une petite mort. D’ailleurs l’eau du baptême ne symbolise-t-elle pas la mort ? Nous sommes plongés dans la mort pour pouvoir renaître à une nouvelle vie.

Je dis à ce prêtre que ce n’est pas un hasard si Jésus est venu me chercher dans une catéchèse à priori si rebutante. Il m’a invité à me laver au préalable dans l’expérience d’une petite mort. Sans cela, je ne l’aurais pas vu, entendu, touché, aimé. Quand on décide de s’approcher du pauvre qui vous fait peur, du malade qui vous rebute, du paria qui vous inspire méfiance, on goûte tout d’abord l’impression terreuse de la mort au fond de sa gorge. C’est seulement après, en rentrant chez soi que l’on sent la joie d’avoir parlé au Christ. Un peu comme les témoins d’Emmaüs.

Cette semaine, je suis parti avec un ami (j’avais trop peur d’y aller seul) à deux heures de Paris, rencontrer sept SDF (pardon pour cette appellation administrative) qui travaillent ensemble à se réinsérer dans la vie active. Depuis deux jours j’avais le trac à l’idée de me confronter à ces hommes, ou plutôt au fantasme que ces hommes représentent pour moi : avant même de les connaître, ils incarnent une de mes plus vieilles angoisses enfantines, devenir un jour moi-même SDF, ne plus parvenir à nourrir mes enfants, voir rapidement mon petit monde confortable s’écrouler comme un château de cartes et dormir dans la rue. J’ai la conscience aigüe que cela pourrait m’arriver.

J’ai donc traversé en deux heures cette expérience de petite mort.

Et quand je me suis assis au milieu d’eux et que nous avons commencé à les écouter, des larmes de joie me sont montées au coeur. J’ai remercié Jésus de m’avoir invité à cette table, de m’avoir fait encore une fois un si merveilleux cadeau.

J’étais venu sauver ces hommes et ce sont eux qui m’ont sauvé.

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Samedi 3 décembre 2011


Cette semaine ma petite tempête professionnelle se poursuit, tempête tumultueuse, fatiguante, éprouvante émotionellement, mais qui n’en reste pas moins qu’une tempête professionnelle.

Et au milieu de tout ce bruit et de toute cette fureur, se présentent à moi coup sur coup deux témoignages acceptés des mois auparavant et qu’il me faut bien honorer. Je n’ai vraiment pas la tête à ça. Pourquoi aller raconter à des inconnus mon histoire, toujours la même histoire de ma rencontre amoureuse avec Jésus, alors que j’ai mille choses urgentes à faire et que mon téléphone ne cesse de vibrer dans ma poche  ?

Le premier témoignage se passe très tôt un matin de semaine, devant une centaine d’élèves de première. Je contemple leurs visages tout neufs, esquisses d’adultes en devenir. Je me sens vieux et fatigué avant même de commencer.

J’en sors une heure et demie plus tard, rempli d’énergie, d’optimisme et de gratitude envers Jésus. Jésus se montre à moi quand je parle de lui. C’est peut-être pour cette raison que je parle sans cesse de lui.

Je retourne dans ma tempête, aussitôt happé, mangé tout cru.

Le second témoignage se passe à Lyon, un soir. Jusqu’aux dernières minutes de TGV, je suis au téléphone, avec des gens furieux qu’il faut remettre à leur place ou d’autres, déçus et blessés, qu’il faut consoler avec délicatesse.

Et me voilà dans une salle remplie d’adultes qui attendent. Je m’étonne qu’on ait envie de me voir. Ce sont sans doute des gens en demande ; il y a les croyants fervents qui viennent se faire plaisir et les catholiques endormis, qui doutent, qui ne ressentent plus grand chose et qui aimeraient trouver ou retrouver un étincelle qui pétille dans leurs tripes.

Je rentre le lendemain dans un autre TGV, le coeur encore rempli d’émotions, après cette soirée de partage.

Il me semble qu’à chaque fois, en racontant ma rencontre amoureuse avec Jésus, une magie particulière s’opère, entre l’image que se font ces chrétiens d’une Eglise ancienne, majestueuse, académique, référentielle et aussi critiquable… et l’image que j’en ai, qui les réveille un peu ; l’Eglise est pour moi un jeune club qui possède deux trésors inoxydables, la parole de Dieu (une parole vivante, révolutionnaire, émouvante, parfois scandaleuse), et ceux qui composent cette Eglise, à savoir les chrétiens lambdas.

En regardant ces visages qui m’écoutent, qu’ils soient jeunes ou ridés, fatigués ou plein d’entrain, je m’aperçois que nous sommes tous des premiers chrétiens. Laissons de côté l’histoire de l’Eglise derrière laquelle nous nous abritons quelques fois, oublions notre propre histoire personnelle, faite de souffrances qui nous empêchent parfois d’avancer, pour considérer un fait tout à fait surprenant : Jésus s’adresse à nous aujourd’hui, maintenant et chaque jour. De même que Jacques et Pierre, qui, sans sourciller, laissent tomber leurs filets, leur gagne-pain, pour suivre cet inconnu qu’est Jésus, acceptons l’inimaginable : nous sommes appelés, invités au festin du Seigneur chaque jour, maintenant, tout de suite.

Le passé n’existe pas. Nous sommes des premiers chrétiens qui devons nous lever, inventer notre chemin personnel, construire l’Eglise d’aujourd’hui. L’Eglise n’est pas une institution impressionnante… Ca, c’est une illusion. L’Eglise, c’est nous, maintenant, tout de suite.

Nous vieillissons, puis mourons.

La parole de Jésus reste, étonnamment intacte. Et elle s’adresse à chacun d’entre nous, maintenant, tout de suite, chaque jour.

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Samedi 26 novembre 2011


Que faire de ses déceptions ?

Il y a les projets qui s’écroulent devant vous, au moment même où vous pensiez les avoir sécurisés, après des mois, des années de travail et d’espoir. Vous aviez bâti votre édifice pierre après pierre, le voyant grandir lentement sous vos yeux satisfaits ; vous aviez travaillé avec d’autres, ces étrangers devenus peu à peu votre équipe, puis votre famille. Et soudain tout s’écroule ; l’anéantissement s’opère en un clignement d’oeil, en silence, sans majesté, sans égards pour le temps et la sueur dépensés. Sans respect pour l’espoir et l’amour investis. Déception.

Il y a aussi les gens qui vous déçoivent. Vous aviez investi en eux des qualités qu’ils n’ont pas tout à fait, tant pis pour vous. Vous espériez plus d’amour qu’ils ne peuvent vous en donner. Et au moment où vous avez le plus besoin d’eux, ils vous tournent le dos. Cruelle déception.

Cette semaine, j’ai connu ces deux types de déception et je me suis demandé pourquoi, ayant la chance, la joie, la grâce, d’avoir Jésus dans ma vie, Jésus au coeur de mes pensées les plus intimes, Jésus qui chemine avec patience à côté de moi, Jésus qui pose sa main sur mon épaule pour m’encourager, Jésus qui plonge son regard limpide dans mon regard brouillé, Jésus dans les bras duquel je m’endors chaque soir comme un enfant… pourquoi étais-je aussi affecté par mes déceptions ? Pourquoi est ce que je traversais une tempête intérieure, faite d’une mer de tristesse, agitée de vents violents de colère ? C’est parce que je ne suis qu’un petit homme et c’est tant mieux. Mais comment surpasser ces déceptions mortifères qui me minent et ne me mènent nulle part ?

Il faut sortir de soi-même, de son petit chez soi confortable et douillet, cet endroit où l’on est maître à bord, où l’on a toujours raison, où l’on peut donner libre cours à ses pensées les plus noires, à ses fureurs les plus meurtrières.

Mais comment sortir de soi-même, quand on a tant de colère et de pensées furieuses à déverser ?

C’est simple, il faut prier. Un vieux juif m’avait dit un jour : « si Dieu te donne chaque jour vingt quatre bonbons, est-ce que tu serais d’accord pour lui en donner un ? » Cela m’avait paru plus que raisonnable (je savourais dans mon esprit à la fois les vingt trois restants et le sentiment délicieux d’avoir été généreux…). Il m’avait souri. « Alors prie une heure par jour… »

Quand on prie, on sort de soi-même et on laisse entrer Dieu dans cet espace personnel pour lui donner, quelques instants, la place d’honneur. Le premier résultat est un immense soulagement : nous ne sommes plus ce héros que nous glorifions en secret, dont nous léchons les plaies et dont les déceptions sont à la une de notre journal personnel. L’espace de la prière, nous ne sommes plus obligés de flatter l’ego de ce despote que nous sommes, affamé de glorifications. Nous avons réveillé l’enfant émerveillé qui sommeille en nous.

Mère Teresa dit : Souvent, un regard profond et fervent sur le Christ constitue la meilleure des prières : je Le regarde et Il me regarde. Dans le face-à-face avec Dieu, tu ne peux que savoir que tu n’es rien, absolument rien.

Et Jésus nous a dit : « Qu’avez-vous à dormir ? Relevez-vous et priez… » (Luc 22,46)

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