Archive pour le décembre 10th, 2011

petite mort

Samedi, décembre 10th, 2011

En souriant, un prêtre me parle de l’expérience que j’ai vécue et racontée dans mon livre : cette catéchèse improbable, dans un lieu sinistre, avec des gens qui me paraissaient horribles. « Comme je me suis reconnu dans cette description ! Moi, on m’a envoyé deux semaines à Lourdes à dix huit ans et dans mon groupe, il n’y avait que des vieux. Et j’avais le cafard ! Et je me demandais bien ce que je foutais là… » Il rigole aujourd’hui à ce souvenir. Nous sommes au petit matin, dans une cour d’école, où je m’apprête à témoigner devant une centaine d’élèves. Il me sourit et ajoute : « C’est fou comme le Seigneur nous impose des expériences de petite mort… »

Je comprends très bien ce qu’il dit. Cette expérience de petite mort, je la vis au moment même où il me parle : j’ai le trac, la gorge sèche et je me demande bien ce que je fous là, dans cette école inconnue, avec ce prêtre certes sympathique, mais qui dans cinq minutes va me lâcher, micro à la main, devant une horde de jeunes au mieux distraits, au pire chahuteurs…

Je lui réponds sans réfléchir que pour parler à Dieu, nous devons immanquablement passer par cette  « formalité » désagréable : traverser une petite mort. D’ailleurs l’eau du baptême ne symbolise-t-elle pas la mort ? Nous sommes plongés dans la mort pour pouvoir renaître à une nouvelle vie.

Je dis à ce prêtre que ce n’est pas un hasard si Jésus est venu me chercher dans une catéchèse à priori si rebutante. Il m’a invité à me laver au préalable dans l’expérience d’une petite mort. Sans cela, je ne l’aurais pas vu, entendu, touché, aimé. Quand on décide de s’approcher du pauvre qui vous fait peur, du malade qui vous rebute, du paria qui vous inspire méfiance, on goûte tout d’abord l’impression terreuse de la mort au fond de sa gorge. C’est seulement après, en rentrant chez soi que l’on sent la joie d’avoir parlé au Christ. Un peu comme les témoins d’Emmaüs.

Cette semaine, je suis parti avec un ami (j’avais trop peur d’y aller seul) à deux heures de Paris, rencontrer sept SDF (pardon pour cette appellation administrative) qui travaillent ensemble à se réinsérer dans la vie active. Depuis deux jours j’avais le trac à l’idée de me confronter à ces hommes, ou plutôt au fantasme que ces hommes représentent pour moi : avant même de les connaître, ils incarnent une de mes plus vieilles angoisses enfantines, devenir un jour moi-même SDF, ne plus parvenir à nourrir mes enfants, voir rapidement mon petit monde confortable s’écrouler comme un château de cartes et dormir dans la rue. J’ai la conscience aigüe que cela pourrait m’arriver.

J’ai donc traversé en deux heures cette expérience de petite mort.

Et quand je me suis assis au milieu d’eux et que nous avons commencé à les écouter, des larmes de joie me sont montées au coeur. J’ai remercié Jésus de m’avoir invité à cette table, de m’avoir fait encore une fois un si merveilleux cadeau.

J’étais venu sauver ces hommes et ce sont eux qui m’ont sauvé.